Révisions pour « Lieux »

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sam, 12/12/2015 - 20:42 par dbourrion
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sam, 12/12/2015 - 16:41 par dbourrion
sam, 12/12/2015 - 16:41 par dbourrion
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sam, 02/01/2014 - 17:15 par dbourrion
dim, 12/08/2013 - 15:23 par dbourrion
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mer, 10/30/2013 - 07:17 par dbourrion
mer, 10/30/2013 - 07:13 par dbourrion

Depuis la voie suivant toujours certainement et sans s'en écarter d'un mètre les traces anciennes des chemins d'une origine impossible à déterminer, on ne voit rien de prime abord que les bois, les vallons dont on finit par penser, croire, s'apercevoir qu'ils ne sont pas verts comme le veulent la tradition, le cliché, mais bel et bien gris ou bruns, palette sans doute liée à l'inaltérable maussaderie du lieu, de la région en général, de son climat en fait mâchant de sombres desseins. Dehors, derrière la buée montée à l'assaut des vitres de l'auto et qui surprendra parfois même le conducteur, on devine des pommiers tordus au bord des fossés, on distingue vaguement brièvement leurs bras décharnés, moussus, rongés pour tout vous dire d'un lichen lépreux faisant le complément du camaïeu, on se demande à chaque fois comment des fruits de ces choses-là peuvent venir encore, question à laquelle chaque fin d'été apporte une réponse de fait quand la même route, le même paysage, les mêmes bas-côtés sont parsemés soudain des petites boules dures comme rouges qu'on prend pour d'inconnus champignons avant de voir que non, ce sont ces pommes acides qui emportent les joues et que ramassent les cantonniers au moment bas des dernières heures du jour.

Au loin posées il y a de rares maisons en plein milieu de champs sur lesquels on ne distingue pas les chemins empierrés amenant nécessairement à la bâtisse, presque toujours un corps de ferme identique à ce qu'il était dans d'autres temps flanqué des immenses hangars plats métalliques du temps de maintenant, et le spectacle est à vitesse moindre et peu de différences en fait quasi celui qu'on vient de voir défiler par les baies vitrées longues du train qui a traversé le pays de part en part juste auparavant en nous emportant avec guère plus de précautions que si l'on était un bagage oublié. À y réfléchir d'ailleurs, il aura fallu à peine plus de temps pour parcourir les presque 700 kilomètres précédents qu'il n'en faudra pour terminer le voyage comme si la terre, le temps, la géographie même décidaient quand elles l'entendent de se contracter ou se dilater en une sorte d'accordéon gigantesque dont on s'imagine, sait vaguement à force de lectures plus ou moins scientifiques, plus ou moins comprises et digérées, qu'il a la taille, en vérité, de l'univers. Pendant cela une pluie légère presque neigeuse est arrivée, et les premières gouttes transies d'elles-mêmes nous ramènent au moment présent, personne n'ayant remarqué que nous n'étions plus là dans l'habitacle ou alors si peu que c'est seulement pour dire, pour être là.

Après quelques ronds-points on y sera mais dehors pour l'heure encore c'est une terre grasse noire de morts qui quoi qu'on fasse colle aux semelles pèse sur les épaules jusqu'à faire ralentir le pas, et puis plus loin là-bas où étaient les combats pose ses cimetières comme autant de bornes kilométriques absurdes dont le gazon impeccablement tondu, les croix blanches alignées jusqu'au bout de l'horizon où ne tonnent plus que les orages de l'été répondent aux images floues sur lesquelles il n'y a plus autour des hommes combattants que des fleuves de boue les avalant doucement, patiemment, ainsi qu'un enfant gourmet le fait des bonbons subtilisés sur la table. Si on demeure ici bien loin des côtes qui mangèrent ces hommes, il en reste partout comme l'écho, le fracas, les fantômes, tout cela qui serait resté pris dans les draps maintenant pliés et qu'on verrait tomber sur le parquet en les dépliant pour préparer la couche du voyageur, et c'est sans compter encore avec ce qui reste de l'autre guerre, elle plus proche, qui est venue jusqu'ici et sourd partout — des hommes des femmes surtout, dans ce qui se raconte quand rien ne se raconte que des jours où l'on n'était pas autre chose qu'un avenir que plus personne n'imaginait parce que les jours semblaient n'être plus que des murs de bombes lapidant tout et laminant le reste.

La conversation a repris quelques minutes avant de s'éteindre comme on passait la forêt qui est un verrou pour la vallée. Juste après, l'horizon jusqu'alors un peu bouché d'arbres rugueux à force de vents, de bruines, de pluies à rideaux de dentelle, de gels à faire tomber le ciel dans des fracas, se dégage légèrement, va en s'élargissant : c'est à chaque fois l'image d'une grosse bête s'étirant qui vient et qu'on laisse venir puisqu'on sait bien que la repousser ne sert à rien, ne fera rien venir d'autre que la même toujours qui pousse du museau et fait bien ce qu'elle veut. La route est à présent plate et quasi droite nonobstant un déhanchement qu'elle ne retient même pas pendant qu'on passe un étang puis un autre et le troisième ensuite, lui le plus vieux derrière ses haies déplumées puisque le temps passe dessus sans jamais se lasser. Là-bas, un arbre seul cache un calvaire de pierres blanches dont la croix usée penche tant qu'elle peut. Des chemins débouchent de toutes parts. Un ruisseau vient, qu'on n'a pas vu surgir et qui longe le gravier sans faire plus de bruit que nécessaire. Il pleut des cordes, les nuages sont d'un mercure casqué de noir avalant chaque regard d'un seul coup de glotte.

Sur la gauche, arrivant sur un bourrelet qui est un fossé comblé de tant dans le passé qu'on ne sait plus par qui ni quand exactement, sont les champs étroits à pommes de terre. À l'heure de la récolte ils seront envahis des gens d'ici courbés pliés fagotés avec ce qui vient dans l'armoire du bas de vêtements chauds, d'écharpes, de bonnets à rabats de laines mélangées, ramassant dans leurs paniers d'osier jaune ce que la charrue a extirpé de sous le sol et qui ressemble un peu à des cailloux bruns dans leur gangue mais pour l'heure, vidés, rincés, ce ne sont que de tristes sires à la longue figure, et avec ça maussades comme pas deux, mal rasés qu'ils sont — les herbes folles aux noms mystérieux s'y donnent à coeur joie, c'est une justice, une vengeance contre les hommes, les femmes surtout passant le temps à piocher là-dedans, à sarcler les rangs droits, à se battre de sueur contre les mauvaises vertes qui dans cet automne maintenant pourtant sont les gagnantes, et rient de large gorge, du moins on croit, comme on les voit depuis l'auto où l'on s'engonce dans cette chaleur des animaux, cette sorte de torpeur contre laquelle on ne lutte guère.

L'arrivée est très différente lorsque c'est par l'Est que l'on découvre les lieux. Par cette voie, ce n'est pas moins de trois routes qui plongent vers la cuvette de la vallée et arrivent au village presque sans encombre, deux depuis la plaine plate dégoulinant à perte de vue si on la voit d'en haut, ce qui n'est possible en fait qu'en s'éloignant jusqu'à ces villages rares posés tout en haut des collines avoisinantes jouant à être des montagnes mais ne trompant personne, l'autre, plus étroite, bien moins fréquentée, se frayant son chemin dans un bois qui est aussi un étang, du moins, en dissimule un, à moitié asséché la plupart du temps, envahi de roseaux et d'herbes hautes autant, principalement, le reste de l'année, comme si l'eau n'y voulait pas rester, un comble assurément mais ne semblant pas déranger la faune fuyante, immensément secrète, qui a élu domicile dans ce fatras que sont les rives, pour moitié, en fait, le bois qui trébuche dans une légère pente et arrive directement dans l'eau quand elle est là, la boue craquelée aux rides exagérées sinon.

Du bois avant qui meurt donc dans l'étang, s'y mire tel un malade amant, on peut dire encore qu'on y trouve une poignée de maisons en ruines dont les murs effondrés, les briques mangées, sont un mystère hantant qu'on entrevoit de la route. Il arrive que des promenades dominicales, des errances de mercredi aussi, y mènent. On approche, la conversation faite jusque-là de rires, d'éclats de voix, se calme, diminue son volume sans que rien, vraiment, ne l'explique. Peu à peu, sans y prendre garde, on ne le remarquera qu'en repartant, quand on reviendra à la normale, on se met à chuchoter et dans l'oppressante immobilité des arbres bientôt il n'y a plus que les craquements mous des branches mortes pourries dessous les pas. On entre. Il n'y a plus de toits. Les fenêtres découpent dans le gris rouge des cloisons des yeux aveugles ou presque qui clignent comme le vent à peine perceptible de l'autre côté fait remuer des branches vertes. Dans les coins, des amas de gravats achèvent de fondre. On ne sait pas ce que c'était, on préfère ne pas traîner, on s'éloigne finalement rapidement, retrouvant à quelques mètres un chemin qui va tout droit débouchant sur le ban sans doute d'un autre village, et pour cela on ne le suivra pas. Derrière nous, les maisons mortes qu'on abandonne restent debout et dignes, ne racontent rien, ne cèdent pas. On imagine.

À penser à tout ça, à brasser ces quelques kilomètres carrés qu'on traverse toujours tranquillement assis à l'arrière de la voiture, engoncé dans la veste trop chaude qu'on a oublié de retirer en s'installant mais qu'on sera infiniment heureux d'avoir sur le dos lorsque l'on arrivera et que s'extirpant de l'acier tiède on sentira les crocs du froid essayer de se planter vainement dans notre dos, nos ventres, on finit par s'apercevoir qu'il s'agit bien pour la vallée d'une cuvette qui dans le plateau immense dont on ne sait pas où il s'arrête, il faudrait se documenter un peu, creuse sa marque presque similaire à celle que laisserait un pouce gigantesque enfonçé un peu dans la glaise du potier. Au fond ainsi, centre presque géométrique, est le village. C'est là qu'on va et c'est de là, donc, qu'on ne peut pas s'échapper bien qu'on tente une sortie à chaque fois que l'occasion qui nous y amenait est passée — toujours on y retourne, bille qu'on est dans son bol roulant au creux retombant pour toujours. Cela n'a pas de sens, on le sait bien, il suffirait de partir, et pour de bon cette fois, mais quelque chose nous ramène en arrière, le temps lui-même peut-être avec sa lourde cargaison de morts dont nous sommes issus, les livres en témoignent qui gardent traces des familles aussi loin que possible et disent donc que les nôtres de toujours ont été connues ici, et pas aillleurs, ici, ce qui signifie que la terre qu'on voit partout est faite forcément de ce que nous sommes et qu'en la regardant, donc, c'est soi qu'on regarde, et dans les yeux encore même si à l'heure qu'il est, ils se ferment de sommeil sur cette image, cette charrette chargée de milliers de cadavres qui sont de notre chair et nous attendent sur la place du village.

Il est tard maintenant. Dehors, c'est son propre visage qu'on voit se refléter dans la vitre parce qu'on a fini par arriver, prendre le dernier virage qui juste au niveau du cimetière fait une bascule surprenant chaque hiver le pressé qui finira sa course au fossé, rarement avec plus dégâts que quelques tôles froissées raclées sur les bords de la boue, la courbe traîtresse se faisant aider de plus par le verglas quand elle le peut pour déclencher quelque accident, rien de méchant le plus souvent, donc, juste de quoi maintenir une tradition permettant de sortir le tracteur pour aller remorquer l'imprudent, lui faire la leçon, le regarder repartir mais doucement cette fois, chat échaudé etc., ralentir devant la maison toujours connue, sortir de l'auto, tirer du coffre les sacs qui sont ce qu'on emporte de soi lorsque l'on craint un peu de se perdre soi-même, remercier le conducteur, sonner, dire de très haute voix ce "c'est moi" qui n'a nul sens au fond, monter les escaliers, embrasser tout le monde même si c'est de moins en moins de monde, se débarrasser des vestes, pulls et autres couches à présent superflues, se coller au radiateur bientôt brûlant nos cuisses, regarder la rue où ne passent plus que des chats, des ombres qu'on ne parvient pas à identifier, la nuit qui marche et va mystérieuse vers le fond de l'étang peut-être, on pourrait dire sûrement.

La maison, qu'on peut dater précisément parce qu'elle a été contruite en même temps que toutes les autres dans le village quand il a été temps de revivre pour ceux, celles qui pouvaient encore après le rouleau compresseur de la guerre, la dernière, est pourtant de ces maisons sans âge connues de tous parce que c'est une maison à tous dans laquelle des meubles qu'on connaît par coeur mais qu'on ne penserait pas à acquérir, qui seront pourtant un jour dans nos appartements, nos maisons à nous, après des enterrements, des notaires, des testaments qui nous en feront propriétaires, puis des tergiversations qui nous empêcheront de nous en défaire, craquent comme s'ils profitaient qu'on leur tourne le dos pour se moquer de nous. Elle a été gagnée sur l'espace d'une de ces granges qui ont été de mode dans le grand moment de la renaissance et qu'on flanquait aux côtés ou derrière les maisons d'habitations flambant neuves, toutes rigoureusement identiques ou quasi, alignées le long de la route qui tranche le village, ce fruit mûr, en plein dans son milieu : une fois les familles relogées dans ces premières habitations, une fois les années passées, les couples faits et les enfants nés, il a souvent fallu trouver de nouveaux espaces pour loger ce grouillement relatif et, l'agriculture diminuant comme les besoins de hautes granges avec, on s'est évidemment tournés vers ces dernières qui là, mine de rien, attendaient toutes timides que quelqu'un les remarque, vienne les anoblir.

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